« L’encre des yeux » : Le théâtre contre l’abus sexuel des enfants

Fatiha Aboulhorma – MAP

Agadir – Le public gadiri a vécu, samedi soir, des moments d’intenses émotions lors de la présentation en avant-première de la pièce théâtrale « L’encre des yeux », une œuvre dramaturgique qui tente, pour la première fois aux plans national et arabe, d’aborder frontalement le phénomène de l’agression sexuelle des enfants, selon une approche alliant à la fois la brûlure des interrogations et les exigences de la scène.

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Fruit d’une collaboration entre l’association Douroub Al Fann Agadir et l’association « Touche pas à mon enfant », cette pièce tente de dépeindre les profondes répercussions psychologiques de l’agression sexuelle sur les enfants et de tirer la sonnette d’alarme sur l’ampleur d’un phénomène qui devrait interpeller l’ensemble des acteurs associatifs et des instances concernées. 

La pièce s’articule autour de l’expérience d’une fille, sans nom précis, ayant été victime d’un viol collectif puisqu’amplifié par le silence et la compromission généralisée. 

L’hémorragie initiale ou initiatique aura été d’une violence telle que la victime continue d’en porter des séquelles psychiques et sociales jamais cicatrisées. D’où un récit plaintif porté par quatre personnages qui, à coups de témoignages enchevêtrés, se relaient non sans hargne et véhémence. 

Au fond, il s’agit au fait d’un seul personnage central relayé par deux autres sosies, deux autres victimes de viol, qui viennent amplifier l’éclatement et la fragmentation psychologiques de la personne. Entre cris et mutisme, conscience et inconscience, mémoire et oubli, blessure et rétablissement, la présence du petit Nizar vient titiller le public avec l’innocence de ses questionnements incessants sur l’acte du viol, incapable qu’il est de « comprendre pourquoi et comment ça s’est passé ? ». 

Le réalisateur de la pièce Mohamed Jalal Aârab, qui en assure également la scénographie, explique dans une déclaration à la MAP que ce travail, mu par le souci de ratisser le plus large possible, a fait intervenir une batterie de procédés scéniques, dont certains s’inspirent des écoles dramaturgiques postmodernes. 

Ainsi en est-il du recours aux multimédias (projections de photos des victimes, sit-in de protestation, déclarations d’acteurs associatifs concernés par la lutte contre l’agression sexuelle des enfants), ou encore de l’utilisation des arts de performance (chorégraphie, expression corporelle, chants, jeux), des arts du récit (flash-back, intertexte) et des arts visuels (éclairage, couleurs, théâtre d’ombre). 

Cette mise en scène ainsi perçue ambitionne, selon lui, de créer une dynamique interne entre les personnages de la pièce où le récit opère un va-et-vient constant entre la réalité crue et l’imaginaire, le symbole et l’évocation, assurant que l’interaction de l’ensemble de ces procédés donne au spectacle une structure fragmentée, presque chaotique, où se côtoient la raison et l’absurde, le sacré et le profane, le dit et le non-dit. 

Pour ce faire, a-t-il encore expliqué, « nous avons conçu une forme visuelle basée sur le symbole et sa charge référentielle dans la mémoire sociale, en faisant intervenir l’image de la pieuvre et son extension tentaculaire qui étouffe des poupées, symboles des victimes du viol ». 

La présidente de l’Association « Touche pas à mon enfant » Najat Anwar a, de son côté, souligné dans une déclaration similaire l’apport de toutes les formes d’expression artistique à la lutte contre le phénomène de l’agression sexuelle des enfants, rappelant la contribution de cette ONG à la réalisation d’un court métrage intitulé « Silence à haute voix » de Driss Al Idrissi, d’un long métrage « La danse du monstre » de Hassan Benjelloun, en plus d’autres chansons dans toutes les langues et dialectes. 

« Aujourd’hui, nous avons eu recours au théâtre, l’art par qui nombre de nations sont devenus matures et nombre de peuples ont évolué. Pourquoi ne pas associer le théâtre à notre lutte commune contre ce monstre qu’est le phénomène de l’agression sexuelle des enfants? », a-t-elle dit. 

Cette pièce d’une durée de 1h10 environ devrait être présentée dans la majorité des villes de la région Souss-Massa-Drâa et dans les grandes villes du Royaume, avant de mettre ultérieurement le cap sur des pays comme la Tunisie, le Koweït, l’Allemagne, la Belgique, la France, la Hollande, le Canada et l’Espagne. 

Hormis Kébira Berdouz ayant campé des rôles dans d’autres pièces théâtrales et films de cinéma, les trois autres interprètes de « L’encre des yeux », en l’occurrence Safia Zanzouni, Dina Anwar et le petit Badr Nizar Aârba, montent sur scène pour la première fois, alors que l’éclairage est assuré par Said Adil et la régie par Safae Ramdani.

Publié 4 mars 2014 par Michel Terrier dans Actualité, Agadir, Théâtre

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