AGADIR AU PAYS DE L’OR ROUGE

Nathalie Perton – agadir.madeinmedina.com

La « mousse du Japon ou de Ceylan », le « kanten » pour les Japonais, ou encore l’agar-agar: l’algue rouge se récolte en grande partie sur nos côtes dans la région d’Agadir entre autres : histoire de l’exploitation de cet « or rouge marocain »…

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Elle pourrait s’appeler « Algue du Maroc » tant nos côtes en sont riches : récoltée sur les plages sauvages dans la région d’El Jadida surtout, elles le sont également au large des côtes d’Essaouira ou d’Agadir. En vous promenant le long des plages sauvages vous aurez peut être remarqué des touffes de filaments d’algues rouges que vous aurez peut être prises pour des filets au loin. Il s’agit d’algues appartenant à la famille des  Gelidiacées, à l’origine de l’agar-agar, le plus puissant gélifiant naturel. Sa récolte au Maroc fut longtemps anarchique ; elle est maintenant de plus en plus contrôlée.

Quésaco

Connue des européens dans sa forme poudreuse et blanchâtre et sous la dénomination bien moins exotique de E406 ; l’agar-agar est obtenue par la transformation de plusieurs variétés d’algues rouges séchées et déshydratées. C’est un additif alimentaire utilisé dans de nombreuses recettes et aliments pour ses propriétés épaississantes et gélifiantes mais aussi en cosmétique, pharmacologie… La gamme, très variée et étendue des possibilités de l’utilisation de cette algue provient de ses caractéristiques particulières de gélification que l’on ne retrouve dans aucun colloïde végétal ou animal. Si vous la retrouvez dans vos assiettes, sur votre peau ou dans certains produits, l’algue rouge marocaine, « l’or rouge » a, comme son équivalent noir, une histoire où le rouge ne fut malheureusement pas que celui du pigment de cette plante sous marine.

L’origine de son exploitation au Maroc, sa découverte et la surexploitation…

Cultivée depuis des siècles en Asie, on retrace sa découverte au Maroc vers 1950 où la légende raconte qu’un juif, du nom de Karrara en découvre un gisement. C’est toutefois au français Dali Grand que l’on attribue la conscience réelle de la valeur de cette herbe rejetée par la mer (souce : Al Bayane). Au retour d’un voyage en Espagne il réalise la préciosité de l’algue rouge et abandonne sa fabrique de sardine pour se consacrer à l’exploitation de l’algue magique. A cette époque, les ramasseurs, armés de leurs paniers, attendaient les marées hautes pour glaner les touffes d’herbes que contenaient les vagues et sillonnaient également les rivages pour prendre celles rejetées par la mer. A marée basse, ils descendaient en pleine mer pour moissonner, à mains nues. C’est seulement en 1963 qu’une société italienne : Algenas-Maroc, introduisit un matériel moderne pour une collecte au large. La folie de l’ »or rouge » entraina maints trafics et marchés clandestins, poussant à la surpêche : les plongeurs, équipés de chambre à air, s’acharnant sur l’arrachage de l’algue. L’exportation vers l’Asie et l’Europe se pratiquait alors à un prix très élevé et les sociétés, légales ou pas, se multipliaient, leurs bateaux sillonnant la côte d’Azemmour à Jorf Lasfar. Car, si les japonais la nomment kanten –temps froid- c’est que l’algue nécessite des courants froids pour s’épanouir. Ainsi, si la région d’El Jadida est réputée pour ses 150 kilomètres de côtes riches en algues c’est en raison de la remontée d’un courant marin glacé riche en minéraux, une remontée d’eau appelé up welling, propice à la fertilité algale. Commençait donc la période de la surexploitation et sa cohorte de méfaits.

Les pêcheurs précaires et la nature pris en otage

Pendant de longues années ce sont des sociétés d’exploitations de l’algue, légales ou non qui ramassent les gains et s’enrichissent pour certaines sans scrupules malgré les alertes contre la surexploitation et les accidents de pêche ou la pauvreté et la précarité des pêcheurs et de leurs familles. Le travail est dangereux et exténuant ; les plongeurs vont parfois « gratter » les rochers jusqu’à dix mètres de fond. Mais, compte tenu de l’extrême pauvreté dans laquelle vivent certains pêcheurs, peut-on réellement les blâmer ? Peuvent-ils réellement se soucier de la catastrophe écologique en latence ? Non, ces hommes tentent de survivre et pensent à leur famille et à ce moment là ; la récolte de l’or rouge est providentielle : pendant cette période un plongeur peut assurer un revenu de 3 à 4 millions de centimes, cela dépend des prix des algues humides qui fluctuent entre 2 et 3 dirhams le kilo alors que les algues sèchent atteignent facilement 8 dirhams le kilo.

Les médias et les associations écologistes enjoignent les autorités à réagir.  En 2009, L’Express via le journal Eljadida.com alarmait ses lecteurs :  » Si la tendance à la hausse des récoltes sur le stock sauvage régional persiste, il n’y aura plus d’algues rouges. » A cette époque le Maroc produit 14000 tonnes d’algues rouges dont 40% sont exportés, le reste étant transformé par une usine de Kénitra. On assiste à un spectacle de myriades de plongeurs sur des kilomètres à sa recherche, équipés d’un matériel extrêmement rudimentaire et vivant dans des zones où leur destin tient à la découverte de quelques filaments rouges. Les médias s’emparent du sujet et la médiatisation d’une pêche dangereuse pour les fonds marins, menée de façon sauvage et parfois criminelle pour les pêcheurs victimes des sociétés opportunistes, sonnent le glas de la surexploitation de l’algue.

La nouvelle ère 

En 2005, le constat est affligeant et terrifiant : le littoral marocain a perdu 40% de ses algues rouges entre 1999 et 2004 (Source : ecologie.ma). On frise la catastrophe écologique et humaine, aux vues de la précarité des ramasseurs et pêcheurs. En 2010, le ministère de l’agriculture et de la pêche maritime réagit et légifère ; il met en place toute une série de décrets et mesures afin de préserver le stock d’algues, la sécurité des emplois, l’organisation de l’activité. Il crée des instruments d’accompagnement et détermine un repos biologique : l’arrachage « sauvage » est strictement interdit en dehors des côtes où les algues se détachent, la récolte n’est plus autorisée pendant la nuit, la pêche est interdite dorénavant du 01 Octobre au 30 Juin de chaque année, un système de traçabilité est instauré et l’algue rouge est soumise à des licences de commercialisation et d’exportation et enfin un quota à l’export est évalué.

Les efforts ne sont pas vains ; en 2013 ; Aujourd’hui le Maroc titrait :  » le stock des algues marines nettement amélioré  » avec l’annonce selon le ministère de l’agriculture et de la pêche maritime d’une augmentation de 30% en 2012 et l’amélioration de la biomasse passant de 11 904 tonnes en 2010 à 14 650 tonnes en 2012. Par ailleurs en 2012 le prix moyen à l’export pour les algues brutes passe de 12 à 35 dirhams le kilo et de 192 à 220 dirhams le kilo pour l’agar-agar. Plus important encore, les mesures visant à l’amélioration des conditions de travail aussi permettent d’espérer un avenir moins précaire pour les pêcheurs : le premier niveau de mesures étant destiné à la formation des pêcheurs aux techniques de cette pêche particulière, la sensibilisation aux accidents de plongée, les techniques de plongée et l’entretien du matériel de plongée afin d’éviter les accidents. On évoque aussi la possibilité d’équiper les barques par des compresseurs à air respirable pour mettre fin à l’utilisation des compresseurs artisanaux.

Enfin, l’équipement de l’antenne médicale du port d’El Jadida par un caisson hyperbare, afin de pouvoir promulguer les soins d’oxygénothérapie aux éventuels victimes d’accidents de plongée, donne le ton d’une vigilance accrue et d’une véritable dimension plus sécuritaire pour les acteurs de cette pêche. Si certains restent sceptiques quand à l’application de ses décrets et mesures et les réelles conditions de vie des pêcheurs, les progrès sont notables et la prise de conscience est en marche afin que l’Or rouge soit préservé et demeure une caractéristique spécifique de nos magnifiques côtes marocaines.

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Publié 3 septembre 2014 par Michel Terrier dans Actualité, Agadir, Pêche, Région

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