Musée de Tazouda ou comment les dinosaures sortent de l’anonymat un patelin perdu du Haut Atlas

Par Saïd AFOULOUS – lopinion.ma

Nombre de régions cherchent à mettre en valeur leurs spécificités dans l’espoir d’en faire un moteur de développement économique et social. Quand il s’agit de régions rurales, les opportunités de développement peuvent être, outre l’agriculture et l’élevage, le tourisme en rapport avec le patrimoine culturel, architectural, historique ou naturel. Mais bien des régions rurales semblent déshéritées faute de spécificités particulières à mettre en avant qui plus est quand des carences en infrastructure s’en mêlent pour freiner tout développement digne de ce nom.
C’était le cas de la localité de Tazouda, située sur le versant Sud du Haut Atlas, faisant partie de la commune rurale d’Imi N’Oulaoune, province Ouarzazate, Région Souss-Massa-Draa. Cette commune figure parmi les régions les plus enclavées. Jusqu’en 1998, il semble qu’on n’ait jamais signalé son existence au-delà de la région bien que l’un de ses douars soit extirpé de l’anonymat par le peintre orientaliste français Majorelle avec une toile datée de 1949 « La kasbah de Tazouda » où l’artiste montre sa passion pour l’art très particulier de « l’architecture rurale berbère ».

Jacques MAJORELLE (1886-1962) La Kasbah de Tazouda, 1949 Gouache

Jacques MAJORELLE (1886-1962) La Kasbah de Tazouda, 1949 Gouache

Cartes permettant de situer Tazouda :

Carte Tazouda

Carte Tazouda

Carte Tazouda

Carte Tazouda



Depuis 1998, cet obscur douar devient, du jour au lendemain, un centre d’intérêt aux niveaux national et international, suite à la découverte d’un gisement extraordinaire de vestiges fossiles de dinosaures qui s’avèrent être ceux des plus anciens dinosaures, primitifs, jamais découverts au monde, datant de 180 millions d’années (Lire l’entretien avec Philippe Taquet, paléontologue, président de l’Institut de France).
Les fouilles de 2001 à 2007 confirment l’importance de cette découverte au fil des travaux effectués par des scientifiques marocains et étrangers, avec récolte de pas moins de 700 ossements fossiles de dinosaures. Dans le lot, deux dinosaures quadrupèdes ont été identifiés, l’un herbivore qui a été nommé Tazoudasaurus Naimi et un deuxième carnivore baptisé Berberosaurus Liasicus.

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« Tazouda devient un haut lieu de la recherche paléontologique mondiale », note-t-on, fièrement, dans un compte rendu de l’Association Tazouda.
C’est que les fouilles ont mis au jour des fossile remontant au Jurassique inférieur, une époque datant d’il y a 180 millions d’années. On a recueilli des éléments du crâne du Tazoudasaurus qui s’avère être « le plus ancien crâne de sauropode connu au monde ».
La particulière originalité de la trouvaille, fait germer l’idée de fonder un musée dédié à ce site.
Une association est créée pour veiller au suivi pour la réalisation de ce projet en regroupant tous les partenaires, habitants, autorités locales, élus, société civile et scientifiques. Il fallait que le musée soit construit à même la fosse où furent découverts les fameux ossements fossiles. C’était son originalité et donc le premier musée du genre au Maroc conçu de cette manière. C’est grâce à un don de la famille française Ricqlès, que le projet avait pu démarrer. Mais le musée devait prendre du retard pour voir le jour. Son inauguration avait été prévue pour 2011, mais le rendez-vous n’a pu être tenu. Et pour cause, puisque les travaux avancent lentement et le manque de moyens n’est pas en reste, surtout quand on tient à respecter les normes muséologiques internationales. Ce fut le cas pour le dernier épisode des travaux d’aménagement du musée, à savoir la scénographie.
Aujourd’hui, on parle d’une inauguration au cours de l’année prochaine, 2015. Tous les travaux sont terminés, il ne reste plus que la scénographie qui vient d’être confiée à un spécialiste français, nous confie Moussa Masrour, membre du comité scientifique du musée de Tazouda  (Lire entretien ci-contre).
Le bâtiment devant abriter le musée de Tazouda a été construit par Elmamoune Zagrouj, architecte à Ouarzazate. Couleur ocre dans le style traditionnel monumental des kasbahs châteaux fortifiés qu’on découvre dans la région, la construction trône sur une colline et épouse d’une manière harmonieuse le paysage.
Le musée est ainsi situé entre Azilal au Nord, Skoura au Sud, Kalâat Mgouna au Sud-Est et Ouarzazate au Sud-Ouest. Il s’érige en complémentarité avec le musée d’Azilal et le Géoparc du M’goun pour constituer ce qu’on appelle « la route des dinosaures ». On se rappelle que c’est pendant les années 1980 qu’un autre gisement fossile important de dinosaure avait été découvert près d’Azilal avec un squelette d’un saurien baptisé Atlasaurus Imelakei, immense sauropode du Jurassique moyen (160 millions d’années) long de 17 mètres et haut de 6 mètres, dont le squelette moulé fut, depuis les années 1990, exposé au musée des sciences de la terre du ministère de l’Energie et des Mines à Rabat. Ce squelette va constituer l’une des attractions du musée d’Azilal.
C’est vrai que le site des dinosaures, à condition d’être bien mis en valeur, peut constituer un atout majeur pour le rayonnement de toute une région, soit un levier de développement économique important. Mais il en faudrait beaucoup plus pour que les déficits en développement soient atténués un tant soit peu dans la région qui, malheureusement, souffre de beaucoup de retard en infrastructures de base.
Pour le tourisme, en 2012, on comptait cinq structures d’hébergement gîtes dans toute la commune. Celle-ci ne compte pas de moussems pour mettre en valeur ses traditions culturelles amazighes qui sont pourtant particulièrement riches. L’absence d’infrastructures touristiques a fait de la région un simple territoire de transit vers Azilal ou Tinghir. Pourtant, la région ne manque pas d’attraits avec ses kasbahs, grottes et autres gorges.
« Malgré ses kasbahs, ses gorges, grottes et cascades, la commune rurale d’Imi N’Oulaoune ne figure sur aucun circuit touristique », note-t-on dans le Rapport de diagnostic participatif de la commune en 2009. Les choses ne semblent pas avoir changé d’un iota depuis.
Les différents rapports et monographies réalisés sur la commune mettent l’accent sur les potentialités touristiques, en particulier après la découverte des plus anciens vestiges de dinosaures en 1998 à Tazouda, ce qui fera de la commune un lieu de pèlerinage de tourisme scientifique et culturel.
Mais la situation d’enclavement de la région, qui n’aurait rien à envier à la célèbre région d’Anefgou, semble s’interposer comme un handicap majeur.
« Les habitants d’Imi N’Oulaoune n’ont accès à la commune rurale voisine d’Ighil M’Goun ou le versant Nord du Haut Atlas et la Province d’Azilal, que par des pistes. Le niveau de couverture des besoins en matière d’infrastructure routière a été estimé à 5% par les services techniques de la commune, et de nombreux douars ne sont pas accessibles en hiver, à cause de la neige, pendant parfois 3 mois », selon un rapport diagnostic.
De leur côté, les problèmes de l’éducation sont légion. A leur tête des coutumes de travail aux champs des enfants à un âge très précoce, une attitude de protection conservatrice envers les filles, l’éloignement des établissements scolaires, surtout le collège, des grandes vacances scolaires à cause des mois d’enclavement suite aux chutes de pluie et de neige qui rendent les pistes impraticables.
Avec un collège le plus proche situé à 12 kms, à peine 10% des filles de la commune ayant réussi au cycle primaire parviennent à intégrer le cycle secondaire. Très peu d’enfants de la commune dépassent le cycle d’enseignement primaire pour manque de moyens matériels, absence d’intérêt des parents pour l’enseignement et du fait du travail précoce des enfants, sans oublier le manque d’infrastructures routières et de transport pour atteindre le collège. Selon un classement réalisé par la Near East Foundation, la commune est classée à « la deuxième plus mauvaise place » pour ce qui est de la déperdition scolaire des filles dans l’ensemble de la province d’Ouarzazate durant l’année scolaire 2004-2005.
Ce sont des générations entières d’enfants empêchées de s’instruire pour prendre en charge les rennes du développement de leur région. Pour l’instant, les jeunes et moins jeunes, ce qu’on appelle la population active, quittent leurs douars. On estime que presque la totalité des hommes en âge de travailler ont tendance à quitter le territoire pour aller travailler dans différentes villes, voire à l’étranger, en tant qu’ouvriers, puisatiers, commerçants, transporteurs, laissant parents vieux, épouse et enfants, belle-sœur, veuves, etc.
Faute de routes goudronnées, restent donc les pistes « souvent en très mauvais état ». La commune est accessible par la route régionale reliant Skoura à Toundoute. Sur 227 kms de routes, 57 kms seulement sont goudronnées (Monographie de la commune Imi N’Oulaoune 2012).Certes, la « route des dinosaures » ne sera pas une baguette magique pour booster le développement, mais elle aura néanmoins l’avantage d’attirer l’attention sur des réalités peu reluisantes qui appellent à la mise en place de vrais programmes de développement régional.

Moussa Masrour, membre du comité scientifique du musée de Tazouda : « L’importance du site de Tazouda est considérable pour plusieurs raisons »

 

Moussa Masrour, professeur chercheur à la Faculté des Sciences, Université Ibn Zohr, Agadir, fait partie du comité scientifique du Musée de Tazouda, militant au sein de l’Association pour la Protection du Patrimoine Géologique du Maroc, nous a accordé l’entretien suivant :

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L’Opinion : Il peut y avoir des confusions entre le Géoparc du Mgoun d’Azilal et le musée de Tazouda, deux importants projets où l’Association pour la Protection du Patrimoine Géologique du Maroc (APPGM) est partie prenante à côté d’autres partenaires. Quelles sont les spécificités de chaque projet ?

 Moussa Masrour : Le musée de site de Tazouda est étroitement associé au Géoparc du M’Goun d’Azilal qui est lui-même doté d’un musée. Le musée d’Azilal va abriter le squelette d’Atlasaurus Imelakei, gros sauropode du Jurassique moyen (160 millions d’années) extrait d’un gisement géologique de la région dans les années 1980. Il été exposé au ministère de l’Energie et Mines à Rabat depuis les années 1990. En étant intégré au sein du musée d’Azilal, il va regagner sa terre d’origine. Les deux musées d’Azilal et Tazouda seront reliés par ce qu’on appelle « la route des Dinosaures » qui fera partie du géoparc du M’Goun.
L’Opinion : Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste exactement « la route des dinosaures » ?
Moussa Masrour : Il s’agit d’un parcours en véhicule motorisé de 7 jours, partant de Tazouda (ou d’Azilal) et rejoignant le musée partenaire en passant par les sites géologiques, paléontologiques et géomorphologiques les plus remarquables du géoparc du M’Goun. A ce périple motorisé sont associées diverses excursions pédestres d’une journée ou demi-journée que les excursionnistes, férus de marche, peuvent choisir ou non de parcourir. Enfin, pour les amoureux de trekking, un parcours de 5 journées traversant l’ensemble du géoparc relie directement les deux musées en passant par les paysages les plus grandioses de la haute montagne atlasique. Un livret-guide géologique et culturel à l’appui de ces divers parcours est en cours de rédaction par le Professeur Michel Monbaron.

L’Opinion : Quelle est l’importance ou la spécificité des découvertes des fouilles dans les gisements géologiques de la région de Tazouda par rapport à ce qui s’est effectué sous d’autres cieux ?

Moussa Masrour : L’importance du site de Tazouda est considérable pour plusieurs raisons. D’abord, les fossiles récoltés à Tazouda au cours de ces différentes campagnes de fouilles datent de la fin du Jurassique inférieur (entre 190 et 175 millions d’années environ) et ont une grande importance scientifique. La période de temps qui couvre la fin du Jurassique inférieur et le début du Jurassique moyen est en effet la moins connue de l’Histoire des dinosaures. Ensuite, le Maroc est l’un des rares pays au monde à disposer de roches sédimentaires d’origine continentale susceptibles de nous livrer des restes fossilisés de dinosaures de cette époque.
Enfin, il faut ajouter à tout cela le grand nombre d’ossements récoltés et leur bon état de conservation.

L’Opinion : Quelles difficultés rencontrées dans la réalisation du projet du musée de Tazouda depuis le lancement  et pensez-vous qu’un tel projet est suffisamment efficace pour préserver le patrimoine géologique?

Moussa Masrour : L’une des difficultés rencontrées est le problème de financement du projet, surtout après la fin des constructions et le début de la phase de la mise en place de la scénographie.
Une autre grande difficulté qui a retardé le projet a été de trouver “un scénographe” spécialisé dans la mise en place des musées de ce genre. Il y a un manque au Maroc en scénographes spécialisés dans le domaine des musées.

L’Opinion : Au stade actuel, où en est le projet du musée et est-ce qu’une date d’inauguration, ne serait-ce qu’approximative, peut être déjà indiquée ?
Moussa Masrour : Le projet a pris beaucoup de retard, l’ouverture avait été prévue fin 2011, mais elle a été repoussée plusieurs fois en raison des difficultés rencontrées sur le plan financier, mais aussi sur le démarrage de la scénographie. Maintenant et après l’accord avec un scénographe, il est probable que l’inauguration du musée de Tazouda se fera au cours de l’année 2015.

L’Opinion : Comment le musée doit-il fonctionner ?

Moussa Masrour : C’est la Commune d’Imi N’Oulaoune à Tazouda (Province d’Ouarzazate) qui va gérer le musée. Un conservateur du musée sera désigné par le ministère de l’Energie et des Mines. L’association a pensé à faire participer la population locale dans les activités du musée. Ainsi, il a été prévu l’aménagement d’une boutique à l’intérieur du musée où les habitants peuvent exposer et vendre leurs produits de terroir de la région.

L’Opinion : Quelles perspectives d’activités de votre association pour la protection du patrimoine géologique?

Moussa Masrour : La protection du patrimoine géologique au Maroc est une tâche très difficile en l’absence de dispositions juridiques claires qui protègent certains sites géologiques et interdisent la vente et l’exportation de fossiles, minéraux et météorites…
La mise en place de musées dans certaines villes au Maroc va participer, au moins, à la sauvegarde d’une partie de notre patrimoine géologique, qu’on trouve, malheureusement, exposé dans certains musées du monde ou dans les Bourses de vente de fossiles et minéraux, partout dans le monde.
L’association APPGM a mené plusieurs campagnes de sensibilisation et a participé à des congrès…

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Publié 18 septembre 2014 par Michel Terrier dans Actualité, Culture, Découverte, Environnement

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