Lahcen Haddad : «Il y a un réel problème de représentativité et de leadership dans le secteur»

Saâd Benmansour – lavieeco.com

Le secteur privé dans le domaine du tourisme chez nous en est encore à une politique d’assistanat et d’attentisme. Pour le Plan Azur, le gouvernement a décidé de concentrer tous ses efforts sur trois stations que sont Saïdia, Lixus et Taghazout. Nous allons très prochainement lancer un appel à manifestation d’intérêt international pour installer des tour-opérateurs en Russie, en Allemagne et au Royaume-Uni.

Lahcen-Haddad

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Pour commencer par l’actualité, qu’en est-il au juste de cette psychose autour d’annulations de la part de touristes étrangers, notamment français ?

Il n’en est rien. Le gouvernement français a revu ses alertes et le Maroc est officiellement classé en vigilance normale comme la France elle-même, les Etats-Unis, les Emirats Arabes Unis et d’autres pays. Aujourd’hui, les hôtels à Marrakech et Agadir sont pleins. Les grandes maisons de production continuent de venir faire leurs tournages au Maroc de manière normale.

Est-ce que durant les premiers jours d’hésitation, il y a eu effectivement des effets, des vagues d’annulations comment cela a été relayé par des médias ?

Non. Je suis catégorique. Nous avons très tôt mis en place une cellule de veille avec la Confédération nationale du tourisme (CNT) et nous n’avons relevé aucun mouvement «massif» d’annulations ! Nous sommes en contact avec tous nos délégués aussi bien au Maroc qu’à l’étranger et je peux vous affirmer qu’à l’exception de quelques annulations çà et là, il n’y a pas de mouvement massif comme on a pu le lire. Il n’est pas sérieux de la part des médias qui se respectent, aussi bien nationaux qu’étrangers, d’avancer des chiffres comme cela a été fait, de 50 ou 60% sur la base de témoignages recueillis auprès de quelques hôteliers ou professionnels. Nous devons être vigilants et responsables quand on manipule ce type d’informations. Les Européens et les Américains ont compris que le Maroc est un pays sûr malgré la menace qui existe à l’international.

Vous venez de tenir les assises du secteur après plusieurs années d’attente. Au lendemain de cette rencontre, des voix se sont élevées parmi les professionnels pour dire leur déception par rapport au format et au contenu de ces assises. Qu’en pensez-vous ?

Les assises ont duré environ sept heures, de 9h00 à 16h00. Certains ont trouvé cela décevant. Il faut savoir que le travail le plus important, notamment les concertations avec les professionnels, a été fait bien avant les assises. Toutes les décisions importantes ont été actées bien avant. L’objectif des assises est de venir avec du livrable, de mobiliser, de fédérer et d’approfondir le débat sur certaines questions. Si certains s’attendaient à ce qu’on fasse un évènement sur deux journées, avec des ateliers auxquels personne n’assiste, avec fastes festins et gaspillage, ils se sont trompés. Je voulais des assises efficaces, bien cernées en termes de communication, bien préparées. On a fait tout cela avec une dépense minimale.

Cela dit, pour le contenu, certains professionnels ont qualifié ce qui a été annoncé de mesurettes…

Là, je ne comprends plus les quelques professionnels qui sont montés au créneau. Quasiment toutes les mesures que la CNT (dont l’Association des investisseurs -ANIT- fait partie) réclamait depuis très longtemps ont été concédées et actées lors de ces assises. En plus, cela a été fait d’un commun accord et en concertation avec les professionnels et l’ANIT pour le volet investissement. Pour rappel, les assises ont été organisées par la CNT et le ministère et tout a été discuté, acté et préparé sur la base d’une large concertation. C’est pourquoi la sortie de quelques professionnels après les assises est surprenante.

Pourtant les responsables de l’ANIT ont été les premiers à critiquer les assises et à parler de mesurettes. Comment l’expliquez-vous ?

J’ai le sentiment que les professionnels de l’ANIT ne savent toujours pas ce qu’ils veulent. Quand ils parlent de «stimuler davantage les investissements directs étrangers (IDE)», ils semblent oublier que le plus gros du travail est fait justement avec et pour les investisseurs étrangers pour la simple raison qu’à ce jour l’ANIT (à l’exception de quelques opérateurs) ne nous a encore donné aucune feuille de route précise de ses projets, si ce n’est les doléances que nous avons agréées lors du dernier Comité Stratégique et acté lors des assises. Nous avons aujourd’hui des opérations entièrement ficelées comme le palais des congrès de Marrakech, le grand hall des expositions de Tanger mais pour lesquelles l’ANIT n’a toujours rien exprimé. Les fonds publics sont prêts, le foncier est apuré, les conventions sont prêtes mais nous attendons une réaction du privé. D’ailleurs, entre le discours de l’ANIT et ce que nous relevons quand nous discutons directement et individuellement avec les opérateurs, il y a de grandes divergences.

Pour quelle raison à votre avis ?

A mon avis, il y a réellement un problème de représentativité et de leadership dans le secteur. Prenons le cas turc, par exemple. Les investisseurs privés prennent l’initiative et réalisent de grands projets structurants tout seuls sans demander l’aide de personne et encore moins à l’Etat. Le secteur privé se doit d’être une force de proposition, un vrai lobbyiste pour une vision qu’il a co-signé avec l’Etat. C’est cela le leadership dont je parle.

Vous savez pertinemment que le tourisme ne se résume pas uniquement à l’hôtel et l’animation. C’est tout l’environnement qui importe depuis l’accueil dans les aéroports jusqu’à la qualité de service dans les hôtels en passant par les taxis, les restaurants, les guides, les bazars… Vouloir développer notre tourisme en occultant ces aspects est un non-sens…

Nous n’avons jamais occulté ces volets, au contraire! Je suis le premier à dire, et depuis longtemps, que l’environnement est tout aussi important que l’hébergement. Mais ce n’est pas uniquement de la responsabilité de l’Etat central et des ministères. Les collectivités locales ont aussi un rôle essentiel à jouer. Les professionnels eux aussi ont une part de responsabilité, notamment sur le plan de la formation continue, de la gestion des carrières, de la motivation des équipes, de l’exigence de la qualité dans le service offert aux clients, du renouvellement et de la mise à niveau des établissements… l’Etat est d’abord régulateur ! Lorsqu’un produit ne répond plus aux normes, l’Administration intervient pour faire respecter et appliquer la réglementation. D’ailleurs, le nouveau texte sur les établissements d’hébergement, le nouveau cahier des charges pour le transport touristique et la nouvelle loi sur le métier de guide viennent en partie répondre à ce volet. Mais il reste encore beaucoup à faire et nous entendons bien continuer à assainir et à tirer la destination vers le haut.

Et les agences de voyages dans tout cela?

Cela fait des mois que je propose au secteur privé notre aide pour mettre sur pied avec eux un tour-opérateur destiné à canaliser et drainer le tourisme national. Nous leur proposons de mettre des moyens publics pour les aider à constituer une plateforme de réservations, un réseau d’agences à travers le pays et l’Etat est prêt à contribuer à une telle structure mais les professionnels ne se sont pas encore manifestés. Idem pour les marchés émetteurs étrangers : citez-moi un seul tour-opérateur marocain qui s’est installé dans les gros pays émetteurs. Pour revenir au cas turc, savez-vous que les trois premiers tour-opérateurs en Russie sont turcs ? Les tour-opérateurs turcs sont installés et en force en Allemagne. Où sont les Marocains? Nous avons proposé notre aide, y compris financière et matérielle, aux professionnels marocains pour s’installer en Russie, en Allemagne et au Royaume-Uni. Nous allons très prochainement lancer un appel à manifestation d’intérêt international et j’espère que les opérateurs marocains seront au rendez-vous.

Que déduisez-vous de tout cela ?

J’en déduis que le secteur privé dans le domaine du tourisme chez nous en est encore à une politique d’assistanat et d’attentisme. Pour les opérateurs privés, l’Etat doit tout faire mais ce n’est plus possible. C’est le cas, par exemple, du Plan Azur. On a exigé que l’Etat entre dans le capital des projets. C’est ce qui a été fait avec l’entrée du FMDT. Ensuite, ils ont exigé que la CDG elle aussi prenne part aux projets. C’est ce qui a été fait. Les terrains sont vendus à des prix symboliques. Les incitations fiscales sont accordées. Des investissements importants sont faits pour fournir l’infrastructure routière, aéroportuaire, réseaux d’assainissement, d’eau et d’électricité…. Et avec tout cela, l’ANIT demande à la fin une garantie publique auprès des banques et une prime d’investissement pour s’impliquer dans les projets. Finalement, avec tout ce qui a été accordé, ils investissent quoi au juste ? Je me le demande.

A propos du Plan Azur que vous venez de soulever, quelle appréciation en faites-vous aujourd’hui ?

Pour le Plan Azur, je constate que tous les grands noms et les grandes signatures faites entre 2003 et 2007 ont quitté le navire ! Fadesa a planté deux belles stations (Saïdia et Plage Blanche), Thomas et Piron et Orco ont planté la station de Lixus. Que reste-t-il de ces grands projets ? Des conventions d’investissements pénalisantes pour l’Etat, des stations qui ont peiné à trouver repreneur jusqu’à l’intervention récente de l’Etat, des milliers d’emplois et de valeurs non créés, des promesses non tenues ! Il faut à mon sens dire les choses comme elles sont: il y a eu une erreur stratégique dans la conception, la programmation, la réalisation et le modèle économique qui ont été retenus.
Pour la conception, d’abord, aucun pays au monde ne peut lancer six grandes stations balnéaires en même temps, surtout lorsqu’il s’agit d’une première expérience. Ce n’est pas rationnel. Pour la programmation, une station balnéaire au vrai sens du terme ne peut pas réussir avec une démarche de phasage. Il fallait d’abord sécuriser la fameuse «taille critique» pour assurer la visibilité et la commercialisation à l’international! On le voit aujourd’hui avec Mazagan, Mogador, Saidia. Pour le modèle économique, aussi, demander à un même opérateur d’être aménageur et développeur en même temps était une erreur. Les deux métiers sont différents et obéissent à des seuils de rentabilité bien différents, l’un pouvant alourdir l’autre. A mon sens, l’Etat aurait dû lui-même aménager entièrement les sites et les donner à des développeurs pour construire les unités. Et pour cela, il faut faire venir de grosses signatures mondiales du tourisme qui ont des activités intégrées, qui peuvent être impliquées dans la construction des hôtels, qui peuvent par la suite les gérer et qui ont surtout leurs propres avions et leurs tour-opérateurs pour commercialiser et vendre la destination. En plus, faire émerger une nouvelle ville est difficile. Pour qu’elle réussisse, une station balnéaire nouvelle doit forcément être adossée à une autre grande destination proche. Je crois que le manque d’expérience et un certain excès d’enthousiasme ont fait qu’on avait conçu et signé des choses irréalistes et irréalisables. Maintenant, il faut rectifier le tir et continuer le travail d’ajustement et de correction qui a été entamé depuis 5 ou 6 ans.

Donc, selon vous, il n’aurait pas fallu commencer par Saidia…

Je pense qu’il aurait fallu commencer par Taghazout pour la faire profiter des flux d’Agadir et Mogador parce qu’elle est proche d’Essaouira et de Marrakech. Il aurait fallu s’en tenir là. Commencer par ces deux sites, bien les travailler et les finir entièrement avant de passer à autre chose. Pour autant, Saïdia est une belle station. On aurait pu mieux la réussir si dès le début on y avait mis tous les moyens pour la finaliser d’un seul coup et non pas en plusieurs phases.

Que faut-il faire alors ?

Il ne faut plus refaire ni continuer les erreurs du passé. Il faut marquer une rupture dans la mise en œuvre de ces grands projets. Par exemple, pour le cas des nouvelles stations, comme Oued Chbika ou autres, nous avons signifié aux investisseurs qu’ils devaient tout finir du premier coup sinon les stations ne seront pas commercialisables. Les développeurs qui veulent réaliser uniquement trois hôtels pour commencer ne nous intéressent pas. La taille critique est fondamentale pour faire émerger une station en tant que destination à part entière.
n Mais de manière globale, quel est le plan pour tout corriger ?
Le gouvernement a décidé de concentrer tous ses efforts sur trois stations que sont Saïdia, Lixus et Taghazout pour les finaliser entièrement et pouvoir leur donner une taille critique pour qu’elles soient commercialisables. D’ailleurs, la commission interministérielle chargée du Plan Azur (une des recommandations du Comité stratégique du tourisme du 19 septembre) avait tenu sa première réunion le vendredi 3 octobre pour discuter des meilleurs moyens d’accélérer la cadence des réalisations. Pour Saïdia, depuis deux ans, la société constituée par le nouveau tour de table a dû refaire toutes les infrastructures de base comme le réseau d’assainissement, la voirie, le dragage de la marina, le traitement de l’hygiène… Nous sommes en train de travailler avec le FMDT et la CDG pour lancer la réalisation de cinq hôtels et un vrai cœur de vie avec des parcs d’animation, de jeux… Ce qui portera la capacité de cette station à huit hôtels, et en fera une destination plus viable et parfaitement commercialisable. Pour Taghazout, la station est en train de sortir de terre. Le golf va ouvrir bientôt. L’hôtel du golf ouvrira en 2015. En 2017, la station comptera 7 hôtels prêts à accueillir les clients avec un cœur de vie, un village de pêcheurs, un village de surf, une médina…Pour Lixus, nous sommes en train de travailler avec les banques pour déverrouiller le problème de financement de la dette.

Et les autres stations du plan, vous les mettez en veilleuse ?

Non, pas du tout. Nous n’abandonnons pas les autres stations. Pour le cas de Mogador, par exemple, nous avons clairement dit aux développeurs que s’ils sont prêts à suivre le même schéma, nous sommes disposés à en discuter pour mettre en place un nouveau plan de réalisation. C’est le cas aussi de Mazagan et de Oued Chbika. Les investisseurs doivent nous dire dans l’immédiat s’ils sont capables et ont les moyens pour réaliser les phases 2 et 3 de Mogador et Mazagan, sinon, nous chercherons d’autres investisseurs.

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Publié 13 octobre 2014 par Michel Terrier dans Actualité, Agadir, Tourisme

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