En marge du Festival de Marrakech, des cinémas à l’abandon

Par Emmanuelle Jardonnet – lemonde.fr

« Le Festival de Marrakech est comme un antidouleur : c’est l’effervescence pendant dix jours, on a l’impression que tout va bien pour le cinéma au Maroc, mais le reste de l’année, il souffre, avec des salles qui se sont vidées. » Le Festival international du film, qui se tient à Marrakech du 5 au 13 décembre, est pour Tarik Mounim, le fondateur de l’association Save Cinemas in Morocco (Sauvons les salles de cinéma au Maroc), une fenêtre d’action stratégique, alors que la ville est sous les projecteurs. Le jeune homme mène un combat passionné depuis quelques années pour lutter contre la disparition des salles obscures dans le pays.

Cet acteur de 36 ans est né et a grandi en France. Son engagement pour le cinéma marocain est venu d’un déclic en 2006, alors qu’il était parti de Paris pour jouer dans un film à Tetouan, dans le nord du pays. « Une scène du film se tournait dans le Cinéma Teatro Español, un cinéma art déco des années 1910 déserté. Moi qui pensais que la production marocaine se portait bien, je rencontre le propriétaire de la salle, qui me dit : “Le cinéma est mort”. » Le comédien commence alors à se renseigner et à recenser les salles historiques ayant fermé.

Un « combat de Don Quichotte »

La liste, accablante, s’est encore alourdie au fil du temps : « A Tetouan, l’intérieur du Monumental avait été transformé en parking ; à Casablanca, le Liberté était devenu un supermarché, le Colisée, un magasin de meubles, le Lux, fermé, l’Empire, détruit… Le Régent, un magnifique cinéma de Kénitra, près de Rabat, a été récemment rasé, les quatre salles de Ouarzazate, le “Hollywood marocain”, sont fermées. Il n’y a plus de cinéma à Essaouira ni à Agadir. Les cinq salles du cinéma l’Eden, le premier cinéma construit en 1926 à Marrakech, dans la médina, sont fermées », détaille le passionné, qui s’est lancé dans un « road tour » à l’été 2006 à travers le pays, notamment à la campagne, où certains cinémas ont été transformés en souks.

Il recense en tout 67 cinémas encore en activité, sur les 280 qui existaient trente ans plus tôt. Il rentre alors à Paris et se prépare au lancement de l’association Save Cinemas in Morocco à l’occasion du Festival de Marrakech de décembre 2007. La mission est double : il s’agit de référencer et de documenter l’ensemble des salles encore existantes, et de les sauvegarder, voire de les faire revivre. Un « combat de Don Quichotte » qui se traduit le lancement d’une campagne de sensibilisation « pour que les gens aillent au cinéma ».

Une série de conférences est initiée dans les universités et écoles du pays, ainsi que des projections nomades dans des villages. A Casablanca, l’association s’associe à une autre, Casa Mémoire, qui défend le patrimoine art déco de la ville, avec l’organisation de visites guidées, alors que seulement sept cinémas sont encore en activité, sur les cinquante que possédait la ville. En tout, depuis le lancement de l’association, qui déploie désormais une dizaine de bénévoles dans chaque grande ville du pays, vingt salles fermées ont pu être « classées », c’est-à-dire répertoriées et référencées – toutes d’ailleurs situées à Casablanca.

« Une politique clairement libérale »

« Il y avait 50 000 000 d’entrées par an au Maroc il y a trente ans, contre seulement deux millions en 2013. Et il ne reste que quatre distributeurs dans le pays, contre 25 historiquement, la diversité des films a disparu des salles. » Une chute de la fréquentation que le militant explique par la généralisation de la télévision par satellite, les « cafés-DVD », le marché noir des films piratés et les taxes très élevées touchant les salles.

Des multiplexes sont en revanche sortis de terre. « Il y a actuellement deux multiplexes au Maroc, un à Casablanca, un à Marrakech. Deux autres sont en construction à Rabat et Tanger », résume Tarik Mounim : « Jusqu’ici, nous n’avons pas été soutenus par les autorités du pays, notamment par le Centre cinématographique marocain. Il faut savoir qu’au Maroc, le cinéma ne dépend pas du ministère de la culture, mais de celui de la communication », déplore-t-il.

« Nous avons une politique clairement libérale de l’Etat, qui a longtemps favorisé les multiplexes, explique, de son côté, la photographe Yto Barrada, qui a fondé la Cinémathèque de Tanger en 2007. Il semble que le vent tourne et que le rôle des salles de proximité commence à être reconnu. Une politique d’incitation fiscale, mais surtout de soutien conditionné par la qualité de la programmation – films marocains, arabes et européens, accueil de scolaires… – est très attendue. »

« Un cinéma pilote »

Cette année, à l’occasion de la 14e édition du Festival du film de Marrakech, l’association Save Cinemas in Morroco met l’accent sur la sauvegarde d’un lieu situé non loin du festival : le Ciné-Théâtre Palace, dans le quartier du Guéliz. Dans cette « ville nouvelle » créée par les Français sous le protectorat, dans les années 1910, l’endroit, qui a fermé dans les années 1980, disposait de trois salles de projections et de spectacles, dont une en plein air, dans la cour, et d’un bar. « C’était une salle très importante à Marrakech. Nat King Cole ou encore Rita Hayworth y sont venus. Nous souhaitons aujourd’hui la faire revivre pour en faire un centre d’arts. »

L’association organisait, jeudi 11 décembre, une conférence de presse, appelant les autorités locales et les partenaires privés à soutenir le projet. Contacté un peu plus tôt, le fondateur de l’association en résume la teneur : « Le Ciné-Théâtre Palace est un cinéma pilote pour notre action. Nous souhaitons que ce lieu retrouve sa vocation multidisciplinaire. Nous aimerions notamment que les cinéastes marocains puissent projeter leurs courts-métrages. Nous revendiquons le droit de regarder les films sur grand écran et lançons un appel aux amoureux du cinéma. Il faut que les collectivités se réapproprient ces salles. » Un architecte français, qui a récemment rénové « une salle jumelle » à La Ciotat, celle du cinéma Le Lumière, a fait le déplacement pour évaluer les travaux de réhabilitation.

Pendant la durée du festival, des visites guidées du Ciné-Théâtre Palace sont proposées. Pour trouver des fonds, l’association vend par ailleurs des « goodies » sur place et dans les magasins du pays : sacs, badges, affiches anciennes, etc. Et chaque jour, sont organisées sur place des projections de vieux films et des concerts en soirée. « Les festivaliers, les critiques de cinéma et les stars du cinéma sont invités à venir découvrir le lieu et à parrainer l’initiative », conclut, enthousiaste, Tarik Mounim.

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Publié 12 décembre 2014 par Michel Terrier dans Actualité, Cinéma, Spectacle

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