Une nouvelle ère pour l’arganeraie

par Saïd Afoulous – lopinion.ma

Arganier

La région de Souss-Massa-Draa, abrite plus de 800.000 ha de forêt d’arganiers. Arbre endémique au Maroc appelé argania spinosa, l’arganier représente une essence forestière qui n’existe nulle part ailleurs qu’au Maroc. Du moins comme forêt naturelle, car d’autres pays ont commencé depuis quelques années à le planter comme arbre fruitier. C’est qu’il a du succès du fait d’un engouement croissant pour son huile au goût délicieux de noisette célèbre depuis des siècles comme une denrée bénéfique pour la santé, décrite par le médecin botaniste andalou Ibn al-Baitar et l’historien arabe el-Bikri au Xème et XIème siècle et Léon L’Africain au XVIème. Ce sont les femmes qui se sont toujours occupées de l’extraction de l’huile aussi précieuse que difficile à arracher à l’amandon précieux après avoir cassé la coque dure. Grâce à cet art d’extraction millénaire, les coopératives féminines prendront un extraordinaire essor. Aujourd’hui elles sont quelque 233 coopératives d’argane réparties sur les 7 provinces Agadir, Inzegane Ait Melloul, Taroudant, Tiznit, Sidi Ifni, Chtouka Ait Baha et Essaouira. Elles regroupent pas moins de 6851 adhérentes. L’huile devient mondialement connue mais plus dans sa version cosmétique comme produit de beauté de luxe déshydratante, antiride que dans la version alimentaire.

Arganier-maroc-(2012-02-17)
L’arganier est tenu pour une « relique » de l’ère tertiaire et occupait une aire plus grande dans la géographie du Maroc. Il est déclaré mythique à cause de sa proverbiale résistance contre la sécheresse avec un système racinaire sophistiqué mais aussi par sa générosité en donnant l’huile aux habitants et du fourrage pour les animaux. Il a une longévité de 150 à 200 ans. A cause sa résistance, son nom signifierait étymologiquement « bois de fer ». Actuellement occupant un vaste territoire entre Essaouira et Tiznit, il reste la deuxième essence forestière du pays après le chêne vert.
Depuis les années 1990 les recherches scientifiques n’ont cessé de confirmer les vertus multiples de l’arbre, alimentaires, thérapeutiques et cosmétiques. En 1998 l’Unesco inscrit l’arganeraie en tant que première réserve de la biosphère au Maroc. Et pour cause puisque l’arganier représente encore aujourd’hui 17% du couvert forestier total au Maroc et figure le dernier rempart contre l’avancée du désert.
Malheureusement, cet espace forestier très particulier est continuellement érodé par des agressions multiples et sans merci : la sécheresse chronique, les pressions anthropiques, les coupes inexorables, l’urbanisation effrénée des banlieues des grandes villes qui bouffent des hectares forestiers pour l’aménagement des lotissements d’habitat, les défrichements pour laisser la place aux terrains agricoles irrigués et aux fermes d’agrumes, sans compter le surpâturage causé par des troupeaux de caprins et des hordes de camelins transhumants qui broutent les branches de l’arbre faute d’herbe etc. La forêt se rétrécit pour la superficie couverte et se dédensifie. En un demi-siècle la densité moyenne de l’arganeraie est passée de 100 arbres par hectare à moins de 30 voire 10 arganiers par hectare. En un siècle la superficie a été réduite presque de moitié passant de 1.500.000 ha à 800.000 ha.
La dégradation de l’arganeraie avait commencé au début du XXème siècle durant l’époque coloniale par des coupes à grande échelle pour le bois de chauffage et charbon envoyés en Europe surtout pendant les deux guères mondiales. Une moyenne de 2000 ha partait en fumée par an.
Depuis près de deux décennies l’engouement pour l’argane au niveau international, surtout pour les cosmétiques et l’industrie du bien-être, occasionne une surexploitation de la ressource marchandisée. La demande étant trop forte, les prix du litre d’huile flambent atteignant des montants prohibitifs de 400 Dh. Il s’ensuit entre autres qu’il n’y a plus de régénération naturelle de la forêt. Chaque année c’est la course vers la récolte méticuleuse du fruit parfois même avant qu’il ne mûrisse suffisamment, avec recours à des interventions agressives en usant de gaulage. On a noté dans une enquête que des ayants droit font des récoltes précoces par peur que des pillards ne les devancent. Cela s’explique surtout par la précarité où se trouvent des ayants droit aux prises avec des conditions de vie difficiles et qui se font exploiter par une foultitude d’intermédiaires.
Les Eaux et Forêts fournissaient pourtant des efforts importants pour replanter l’arbre, mais ces actions s’avèraient insuffisantes vu la complexité extrême socioéconomique, climatique qui domine cet espace où les habitants des douars, d’après des études, vivent essentiellement de l’arganier et des subsides de l’émigration de leurs proches vers les villes ou l’étranger. Travail de Sisyphe, la replantation de l’arbre connaissait un taux de réussite trop faible voire un échec total d’après des études. Les recherches scientifiques allaient progresser durant ces dernières années pour essayer de remédier à cet écueil de taille.
Depuis des lustres les appels à la sauvegarde de l’arganeraie n’ont cessé de se multiplier sans effet notable. L’année 2015 figurera-t-elle une véritable rupture par rapport à un statu quo qui perduré ? C’est du moins ce qui semble s’annoncer. En effet avec 2015 c’est le lancement de projets importants dédiés à l’arganier, des projets pour la première fois mus par une approche participative où tous les intervenants sont parties prenantes y compris les ayants droit, les habitants des villages de l’arganeraie. Il s’agit de l’entrée en application effective du contrat-programme relatif à la réhabilitation de 200 mille hectares de forêts d’arganiers d’une part. D’autre part la mise en place de cultures intensives de l’arganier en tant qu’arbre fruitier oléagineux sur 5 mille hectares. Pour le programme de réhabilitation il s’agit d’aider la forêt naturelle à reprendre du poil de la bête. Pour les cultures intensives, c’est encourager des initiatives privées pour la plantation de l’arganier en terrains agricoles, dans des fermes en tant qu’arbre fruitier comme pour les agrumes ou l’olivier afin de produire, dans un futur proche, davantage d’huile d’argane. De quoi pouvoir faire face à la demande croissante et peut-être limiter la pression sur la forêt. Une option que proposaient des chercheurs qui avaient effectué des expérimentations dans ce sens visant ce qu’on a appelé la « domestication » de l’arganier. Une loi a été promulguée, publiée dans le Bulletin Officiel numéro 6184 du 5 septembre 2013, prévoyant des subventions annuelles pour les entrepreneurs agricoles qui se lancent dans ces projets.
Le contrat-programme de l’arganier comporte aussi le volet de valorisation de l’huile d’argane et de l’intérêt pour les ayant-droit de l’arganier qui sont restés les plus lésés dans la filière argane. Aussi une révision de la législation, les anciennes lois étant devenues caduques suite aux grandes mutations intervenues dans l’arganeraie avec l’augmentation du cheptel des éleveurs et la multiplication des coopératives d’huile d’argane. C’est ce dont nous parle dans l’entretien ci-contre Abderrahmane Aitlhaj chef du Département de Recherche scientifique à l’Agence nationale de développement des zones oasiennes et de l’arganier (ONDZOA) qui a son siège à Agadir.
Avec le concours notamment de chercheurs de l’Université Ibn Zohr (Agadir), l’Institut national de recherche agronomique (Rabat) et l’ONDZOA, un congrès international est organisé tous les deux ans à Agadir sur l’arganier où prennent part des chercheurs de tous horizons. Là on fait le point sur les derniers travaux de recherche scientifique liés à la vie de l’arbre, son fruit, aux possibilités de sa replantation et au développement durable qu’il peut générer pour les habitants de milliers de villages grâce à sa régénération. Les actes de la première édition de ce congrès, tenue en décembre 2011, viennent d’être publiés*. Ils donnent un aperçu sur les avancées des recherches qui intéressent notamment les techniques de replantation et de régénération de l’arganeraie, l’état de celle-ci et son écosystème, les vertus thérapeutiques de l’huile d’argane, les dimensions environnementales,  les mutations sociales et culturelles profondes intervenues depuis les années 1990 avec le boom des coopératives d’argane impliquant des femmes des douars etc. Ce qui est à chaque fois pointé du doigt c’est que l’exploitation de l’arbre ne profite pas vraiment aux ayants droit puisque l’essentiel de la plus-value est englouti par les firmes étrangères au-delà des frontières nationales. C’est en effet à l’extérieur du territoire national que la totalité de l’huile d’argane est exportée en vrac pour y être transformée. Qui plus est, cela se fait non seulement aux dépens des ayants droit mais surtout au détriment de la forêt. Celle-ci non seulement n’est pas régénérée mais pire encore va toujours en s’érodant davantage saignée à blanc. Pourtant malgré l’hémorragie dramatique, l’arganeraie ne serait pas arrivée au stade irréversible, concluent des analyses. On peut toujours la sauver. L’espoir est donc de mise mais non sans réserve. Il restera toujours des sceptiques pour se demander, rongés de doutes, comment sauvegarder l’arganeraie si la frénésie de la marchandisation a toujours le dessus faisant de l’arbre un simple enjeu économique et balayant d’une chiquenaude tout le patrimoine immatériel qui a toujours existé tout autour fondé sur la notion de respect et de vénération de l’arbre comme garant de la vie et de la pérennité de la communauté.

« Actes du Premier congrès international de l’arganier, Agadir 15-17 décembre 2011 » éditions Institut National de Recherche Agronomique (Rabat), 516 pages.

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Publié 28 décembre 2014 par Michel Terrier dans Actualité, Agadir, Agriculture, Argane, Tradition

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