Tahar Ben Jelloun : où est la poésie qui sauvera le monde ?

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Tahar Ben Jelloun

Tahar Ben Jelloun

Quelques grammes de poésie dans ce monde de malheurs et de violence. Tahar Ben Jelloun vous conseille la lecture d’un recueil du poète marocain Hassan Wahbi.

Ils ont tué aussi la poésie, elle qui se faisait de plus en plus discrète mais qui n’avait jamais quitté les plumes de Cabu et de Wolinski en particulier. Bien avant cette journée tragique, elle a été tellement maltraitée, négligée, marginalisée aussi bien par les éditeurs que par les médias qu’elle s’éloigne de nous sous nos yeux hébétés. Oui, la poésie n’a plus droit de cité dans la cité. Je ne parle pas que de la poésie écrite, je pense aussi à la poésie en tant qu’attitude, en tant que vision rebelle et vigilante, en tant que levier des consciences, en tant que chant, danse, fantaisie, féérie.

Certes, des poètes écrivent en silence et parfois trouvent un petit éditeur forcément militant pour imprimer leurs vers. La poésie a même un printemps et des prix, un marché et quelques lieux de repli. C’est dire combien son sort a été scellé depuis quelques décennies. Tout le monde en convient : l’époque n’est plus à la poésie. Il faut dire que c’est durant les années de résistance que de grands poètes ont donné le meilleur d’eux-mêmes en France. Le tragique est fertile en écriture. Pourtant, aujourd’hui, il existe plusieurs drames éparpillés dans le monde. La souffrance est vive. La solitude pèse. La barbarie est en verve. On tue les innocents, on les égorge, on viole les petites filles, on détruit des cultures, on bombarde des trésors de la civilisation universelle… Et la poésie est devenue silence, absence, à moins qu’on n’ait plus l’oreille assez fine pour l’entendre.

Pourtant, c’est la poésie qui sauvera le monde. J’en suis mille fois persuadé. Revenons aux poètes, les anciens et les contemporains, lisons-les, relisons-les, méditons leur musique, leur chant, leur colère. Il est temps de quitter le cercle vicieux de la malveillance nourrie de plus en plus par le racisme et la haine programmée qui nous préparent des lendemains encore plus cruels que ce que nous venons de vivre. Bref, la poésie est menacée, elle s’exile, se retire devant tant de bruits malsains, devant l’injure, la diarrhée où le verbe est pauvre, limité, nauséabond.

Une écriture rare

C’est le moment de signaler la parution de Éloge de l’imperfection*, un recueil du poète marocain qui écrit en français Hassan Wahbi. Il vit à Agadir et enseigne à la faculté des lettres « l’histoire des idées et des questions interculturelles et d’esthétique ». C’est un homme discret, travailleur, attaché à sa ville, qu’il ne quitte qu’une à deux fois par an. Le reste du temps, il lit et écrit. Mais son écriture est rare. Il ne cesse de revenir sur le texte et le travaille comme un artisan. Ses vers sont brefs, précis, sans fioriture. On dirait qu’ils sont juste murmurés dans l’oreille d’un mendiant ou d’un mourant.

La poésie de Hassan Wahbi tient de la lucidité qui ne négocie rien : « On n’entend que le bruit / que fait l’habitude de vivre » dans l’évidence du jour, dans la clarté de ce « désir imparfait » qui rôde autour de la vie. Dépouillé à l’extrême, il rêve de ne plus être encombré, malmené, interpellé par ce qui tient lieu de réussite. Il est à la recherche de cette part maudite du tapage que fait l’imposture pour enfin trouver une petite place dans « la géographie intime du silence ». Il le dit autrement : « S’absenter de soi-même / se reposer de sa propre maison / de sa propre peau, un peu, / quitter sa parole… / mais pour aller où ».

Conscient que ses vers l’isoleront un peu plus, il avance lentement et cultive cette parcimonie de l’écriture qui a horreur des excédents. Sa poésie est dans la logique du vivant et ancrée dans quelques blessures : « Je ne vis de poésie / en elle peu de sillage. / Elle tombe sur soi et nous pense / quand tout le monde est parti. / Il faut attendre longtemps / pour qu’elle revienne par le partage / Ou par le silence. »

* Éditions Al Manar

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Publié 27 janvier 2015 par Michel Terrier dans Actualité, Agadir, Littérature

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